Les profs en grève

Pendant 40 ans, les salaires réels ont stagné au Québec. M. Legault a maintenant l’occasion de renverser la tendance

Après des mois de négociations et de moyens de pression discrets, les syndicats du secteur public du Québec ont commencé à intensifier leurs efforts pour obtenir des augmentations salariales du premier ministre François Legault.

Mercredi et jeudi, le personnel de soutien de dizaines d’écoles publiques de la province débraiera pour une brève grève, ce qui obligera les écoles à fermer.

Les spécialistes de l’éducation ont pris des mesures similaires la semaine dernière, tout comme les enseignants des cégeps plus tôt ce mois-ci. Le mois prochain, certains travailleurs de la santé – dont des travailleurs sociaux, des nutritionnistes et des psychologues – prévoient également de courtes grèves.

Face à la perspective d’actions syndicales de plus en plus perturbatrices, M. Legault a clairement indiqué qu’il souhaitait conclure rapidement une entente avec les travailleurs du secteur public.

Mais il a également précisé qu’à l’exception de quelques catégories de travailleurs, il n’est pas disposé à offrir des augmentations salariales supérieures à l’inflation, soit cinq pour cent sur trois ans.

Avec les importants déficits causés par la pandémie, le gouvernement ne peut pas se permettre une offre plus généreuse, a déclaré M. Legault.

Pourtant, bon nombre des travailleurs du secteur public qui demandent des augmentations supérieures à l’inflation – entre six et huit pour cent, selon le syndicat – sont les mêmes travailleurs de première ligne que M. Legault a qualifiés d' » anges gardiens » de la province pendant les jours sombres du printemps 2020.

« La pandémie a rendu l’opinion publique favorable aux infirmières et aux autres travailleurs de la santé », a déclaré Jean-Claude Bernatchez, professeur de relations de travail à l’Université du Québec à Trois-Rivières.

Il a permis aux Québécois de prendre conscience de la valeur des autres travailleurs du secteur public, qu’il s’agisse des enseignants dans les salles de classe bondées ou du personnel d’entretien dans les foyers pour personnes âgées, ajoute M. Bernatchez.

Cette réévaluation survient à un moment critique pour les salariés de tous les secteurs, public et privé, au Québec.

Entre 1978 et 2015 environ, les salaires réels ont effectivement stagné. Le pouvoir d’achat des travailleurs salariés de la province a stagné pendant près de 40 ans.

Mais les salaires réels ont commencé à augmenter légèrement avant la pandémie, principalement grâce à une faible inflation.

La poursuite de cette tendance ou le retour à la stagnation des salaires dépend en grande partie de la façon dont les négociations actuelles avec le secteur public seront résolues.

Une histoire de salaires

L’an dernier, Jacques Rouillard, historien du travail à la retraite, et son fils Jean-François Rouillard, économiste à l’Université de Sherbrooke, ont cosigné l’une des études les plus complètes à ce jour sur les salaires au Québec.

Cette histoire est familière aux lecteurs du best-seller de l’économiste français Thomas Piketty, dont les travaux retracent l’histoire des inégalités de revenus dans le monde.

Dans les années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, le Québec, comme une grande partie de l’Occident, a connu une période de croissance économique soutenue.

Grâce notamment à la hausse du taux de syndicalisation et à l’intervention de l’État sur le marché pendant la Révolution tranquille, les travailleurs ont vu leurs salaires augmenter proportionnellement à la hausse de la productivité économique.

Mais à partir de la fin des années 1970, la productivité et les salaires ont suivi des chemins différents ; tandis que la première a continué à grimper, les seconds sont restés au ralenti.

Entre 1983 et 2017, la productivité de l’économie québécoise a augmenté de 34,5 pour cent. Pourtant, les salaires horaires n’ont augmenté que de 9,5 pour cent durant cette période, tandis que les salaires des travailleurs syndiqués ont augmenté encore moins.

« Cela signifie que les travailleurs salariés, qui ont contribué par leur travail aux gains de productivité, n’en ont pas profité comme ils auraient dû le faire », écrivent les Rouillard dans l’article publié dans la revue L’Actualité économique.

Ils proposent un certain nombre d’explications pour ce revirement.

Une série de récessions dans les années 1980 et 1990 a laissé le Québec avec un taux de chômage chroniquement élevé. Cette situation a été aggravée par les accords de libre-échange, comme l’ALENA, qui ont accru la concurrence sur le marché du travail.

Parallèlement, les taux de syndicalisation ont diminué, la croissance de l’emploi étant concentrée dans les secteurs des services, où la main-d’œuvre a tendance à être moins organisée.

Mais les Rouillard soulignent également l’influence durable d’une politique, élaborée pour la première fois par le gouvernement de Robert Bourassa en 1972, visant à aligner les augmentations salariales du secteur public sur celles du secteur privé.

Les gouvernements québécois successifs, même le Parti Québécois, ostensiblement pro-travailleur, ont poursuivi cet objectif avec sérieux, contournant souvent le processus de négociation collective pour légiférer sur les conditions de travail.

En 1982, les salaires du secteur public et parapublic étaient près de 12 % plus élevés que ceux du secteur privé, si l’on tient compte des avantages sociaux. En 2020, les travailleurs syndiqués du secteur public gagnaient neuf pour cent de moins que les autres travailleurs salariés de la province.

L’effet de cette baisse a probablement été ressenti au-delà des budgets serrés des enseignants et des infirmières, selon les Rouillard.

Le Québec compte un nombre inhabituellement élevé de travailleurs syndiqués dans le secteur public selon les normes canadiennes, plus de 550 000 au dernier recensement, en plus de plus de 200 000 travailleurs parapublics.

Entre 15 et 20 pour cent des travailleurs salariés du Québec reçoivent leur chèque de paie du gouvernement provincial.

En forçant les salaires du secteur public à la baisse, le gouvernement pourrait avoir entraîné les autres salaires de la province dans sa chute.

« Nous concluons que les politiques gouvernementales concernant la rémunération du secteur public ont joué un rôle important dans la quasi-stagnation des salaires réels et du pouvoir d’achat de tous les travailleurs salariés au cours des 40 dernières années », écrivent les Rouillard.

C’est le moment de faire un accord ?

Pour l’instant, il ne semble pas que le Québec se dirige vers une grève générale illimitée de ses travailleurs du secteur public. Les deux parties ont intérêt à conclure un accord.

Bien que l’opinion publique puisse être favorable à certains travailleurs de la santé en raison de la pandémie, Legault est lui aussi populaire et doit être réélu l’année prochaine.

« Legault ne veut pas se présenter aux élections avec 500 000 travailleurs du secteur public sur le dos », a déclaré Bernatchez.

Mais l’histoire des salaires au Québec illustre que ce qui est en jeu dans ces négociations n’est pas simplement un calcul politique.

À un moment où l’inflation augmente et où les logements abordables sont rares, ce que Legault accepte de payer aux employés du gouvernement influencera ce que tous les Québécois pourront se permettre dans les années à venir.

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