L'histoire du salaire minimum au Québec

Cette innovation des années 1920 a beaucoup à voir avec l’entrée des femmes sur le marché du travail et, surtout, avec les réactions pas toujours glorieuses qu’elle a provoquées dans la société québécoise de l’époque.

chaque augmentation du salaire minimum, c’est la même histoire. Les syndicats la jugent insuffisante et les employeurs dénoncent un fardeau financier trop lourd à porter. Un air tellement familier qu’il peut nous faire oublier que le salaire minimum ne concernait à l’origine que les femmes.

À la fin du XIXe et au début du XXe siècle, le marché du travail québécois est à des années-lumière de ce qu’il est aujourd’hui. Les femmes représentent environ le tiers de la main-d’œuvre du secteur manufacturier et gagnent en moyenne la moitié du salaire des hommes pour le même travail. En 1920, par exemple, les hommes touchent ainsi en moyenne 1 062 dollars (en dollars courants) annuellement, contre 577 pour les femmes, selon Statistique Canada.

D’une semaine à l’autre, le salaire peut être fixé à l’heure, à la semaine ou au rendement, selon la volonté de l’employeur, et les employés peuvent recevoir une amende s’ils arrivent en retard ou font une erreur en exécutant leurs tâches. Il y a même des retenues salariales pour payer l’éclairage des manufactures !

Des milliers de Québécoises font leur entrée sur le marché du travail pendant la Première Guerre mondiale, mais le retour à la paix est douloureux. Les travailleuses sont exploitées et sous-payées, ce qui incite le gouvernement du Québec à adopter en 1919 la Loi sur le salaire minimum des femmes — qui ne sera appliquée qu’à partir de 1925, après la récession du début de la décennie. L’objectif est d’améliorer les conditions de travail des femmes dans le secteur industriel, car on les juge incapables de se défendre elles-mêmes et de s’organiser, mais aussi d’aider la cause des hommes qui voient les salaires diminuer dans les métiers où les travailleuses prennent de plus en plus de place.

Le salaire minimum au Québec en 2022

Pour le journaliste du Devoir Louis Dupire, il s’agit d’une bonne nouvelle : les patrons seront moins tentés d’embaucher des femmes qui leur coûtent plus cher, envisage-t-il, ce qui aura pour résultat de garder les mères au foyer. « Il est indubitable [que la Loi sur le salaire minimum des femmes] peut avoir des effets sociaux très heureux en empêchant que l’on essaie de substituer, partout où cela est possible, la main-d’œuvre féminine à la masculine et de briser conséquemment nombre de familles », écrit-il en décembre 1919. Le genre d’avis qui ne trouverait sans doute plus sa place dans les pages du quotidien de nos jours…

Dès l’application de la loi, il n’y a pas un salaire minimum, mais des salaires minimums. En principe, la loi vise à assurer un revenu minimum vital estimé à 12,20 $ par semaine, qu’on juge suffisant pour la femme célibataire qui occupe un emploi temporaire en attendant de se marier ou pour l’épouse qui souhaite apporter un revenu d’appoint à sa famille. Mais dans les faits, chaque industrie a son propre taux, lequel est établi par un comité où siège un nombre égal de représentants de l’employeur et des employées. Le salaire des travailleuses des buanderies et des teintureries se situe par exemple en deçà de ce revenu minimum vital.

Boucher les trous

Des employeurs trouvent rapidement des failles dans la loi et les exploitent. Certains profitent du calcul du salaire hebdomadaire pour simplement allonger la semaine de travail, alors que d’autres préfèrent embaucher des hommes et des garçons qu’ils peuvent sous-payer, plutôt que des femmes.

Le gouvernement répond à ces tours de passe-passe en fixant la durée de la semaine de travail entre 44 et 55 heures selon les industries et les régions, et en imposant le paiement des heures supplémentaires. Le manque d’uniformité demeure toutefois flagrant. À la fin des années 1930, il existe 153 salaires minimums différents au Québec.

Même la simple idée de voir des femmes sur le marché du travail ne fait pas encore l’unanimité. Le député libéral Joseph-Achille Francœur veut par exemple combattre « l’envahissement progressif du travail féminin », qui fait selon lui augmenter le chômage des hommes, et tente de faire adopter en 1935 un projet de loi obligeant les patrons à engager de préférence des femmes ou des filles « qui auront prouvé leur nécessité de travailler » en ayant obtenu un certificat d’un maire ou d’un curé. L’initiative est rejetée et la réponse du premier ministre Louis-Alexandre Taschereau est cinglante : « Je ne vois pas de quel droit nous refuserions à la femme la liberté de travailler, de marcher la tête haute dans la société, de gagner sa vie », lance-t-il en Chambre.

En 1937, le gouvernement de Maurice Duplessis fait un pas de plus en adoptant une loi sur les salaires « raisonnables » qui concerne les hommes et les femmes. Les syndicats ne perçoivent cependant pas cet élargissement comme une avancée, mais plutôt comme une manière de les contourner en permettant aux employeurs de s’adresser directement à la commission chargée d’établir les salaires minimums pour fixer le taux des travailleurs des deux sexes. La nouvelle loi a d’ailleurs le même défaut que la Loi sur le salaire minimum des femmes : elle ne définit pas ce qu’est un salaire « raisonnable ».

C’est également en 1937 que l’idée — qui a fait son chemin jusqu’à aujourd’hui — d’offrir un salaire inférieur aux employés au pourboire fait son apparition. Par exemple, un cuisinier qui ne touche pas de pourboires gagne 30 cents l’heure, tandis qu’un serveur — qu’on appelle « garçon ou fille de table » — ou un préposé à l’ascenseur reçoit 20 cents l’heure, somme à laquelle on ajoute les pourboires.

On se rapproche donc tranquillement du système que nous connaissons aujourd’hui, mais la réglementation demeure malgré tout une « passoire », pour reprendre l’expression de Denis Ledoux, coauteur de l’ouvrage Histoire des normes du travail au Québec de 1885 à 2005, à cause des nombreuses dérogations accordées aux employeurs. Et bien souvent, c’est la complaisance des autorités gouvernementales qui est en cause.

Les trous de cette passoire seront graduellement bouchés au cours des décennies suivantes et la manière d’établir le salaire minimum — on cible aujourd’hui environ 50 % du salaire moyen — se raffinera avec le temps… ce qui n’empêchera pas le débat de se poursuivre, année après année.

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